L’impact de la crise du COVID-19 sur la décarbonisation et les énergies renouvelables en Europe


« Le Pacte Vert pour l’Europe représente notre avenir », Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne

Le monde traverse actuellement une crise sanitaire sans précédent qui s’étend et vient perturber nos pays, nos économies, nos modèles. La pandémie est révélatrice des limites de modes de vies actuels où les énergies fossiles jouent encore un rôle fondamental. 

Avec une activité économique ralentie et la moitié de la population mondiale confinée, le monde a connu une baisse inédite des gaz à effet de serre qui s’accompagne d’une nette amélioration de la qualité de l’air et d’une biodiversité qui se régénère. 

Cette crise pose donc la question de la viabilité de nos modèles et de leur incompatibilité avec l’urgence climatique. Dans les semaines à venir, les gouvernements vont prendre de nombreuses mesures pour impulser la reprise économique. 

En quoi la décarbonisation en général et les énergies renouvelables en particulier sont-elles des opportunités de sortie de crise ? Pour y répondre, nous analyserons l’impact à court terme du COVID-19 sur les énergies renouvelables et les émissions de gaz à effet de serre et les tendances à long terme de la décarbonisation à travers notamment la filière renouvelable, ainsi que le rôle des gouvernements et des entreprises dans cet effort. 

Les impacts à court terme

Une chaîne d’approvisionnement et des projets d’énergies renouvelables perturbés

Depuis le début de la pandémie, toutes les technologies de la filière renouvelable n’ont pas été impactées de la même manière. Les « supply chain » du solaire et de l’éolien ont été plus ou moins vulnérables aux changements macro-économiques à court terme.

Pour l’énergie solaire, dont la Chine fournit près de 70% des panneaux produits dans le monde, les chantiers de centrales solaires ont connu des premiers retards d’approvisionnement dès le mois de février. Malgré ces délais, la plupart des usines de la chaîne de valeur du PV reprennent désormais lentement leurs activités en respectant les précautions sanitaires nécessaires.

Pour l’industrie éolienne, la chaîne de valeur est bien plus globalisée. Le secteur a subi les impacts de la pandémie plus graduellement, selon une vague d’est en ouest. Contrairement à l’industrie solaire, la plupart des usines de production de turbines éoliennes se trouvent en Europe. Les usines européennes ont d’abord rencontré des perturbations dans l’approvisionnement en pièces détachées en provenance de Chine en février. À la mi-mars, les usines de production de grands groupes tels que Siemens Gamesa et Vestas en Italie et en Espagne ont dû être fermées. Aujourd’hui, la plupart des usines éoliennes européennes fonctionnent. L’Espagne a rouvert ses sites de production avec des mesures sanitaires renforcées. En Europe, selon Wind Europe, seulement 6 usines étaient encore fermées en avril, principalement en Italie. 

En plus du risque d’approvisionnement, la crise a créé des retards dans l’avancement des travaux de construction. Ceci en raison du confinement qui a poussé certains travailleurs à ne pas se rendre sur les chantiers, réduisant de fait les effectifs. Les entrepreneurs se sont également retrouvés en pénurie de main-d’œuvre étrangère, soumise à des restrictions de voyage ou des mesures de quarantaine. Ceci a aussi eu un impact sur les projets déjà mis en service, contraints de fermer ou de réduire leur capacité sous le manque de personnel ou des besoins énergétiques. 

Les grands développeurs, quant à eux, disposent de solides positions de trésorerie pouvant gérer les retards de construction ou les coûts supplémentaires qu’ils encourent à court et à moyen termes pour la rentabilité des projets. Afin de pallier à ces aléas, de nombreux pays tels que la France, l’Allemagne et l’Espagne ont annoncé de nouveaux délais pour les procédures d’appels d’offres pour les projets d’énergie renouvelable et pour la mise en service des nouveaux projets en 2020.

Du fait de ces perturbations, un ralentissement de la croissance des capacités éoliennes et solaires mises en service en 2020 est attendu. Selon Bloomberg NEF, les installations d’énergies éoliennes connaîtront une chute de 15 points passant d’une croissance prévisionnelle de 24% à une capacité installée de 9%. 

Une réduction d’émissions de carbone inédite 

La pandémie COVID-19 entraîne dans son sillage une décrue historique des émissions de gaz à effet de serre. La réduction de l’hypermobilité et de l’activité industrielle liées aux mesures de confinement strictes en sont les principales causes.

Selon Carbon Brief, les émissions mondiales de CO₂ pourraient chuter de 5,5% en 2020 par rapport à 2019, soit 2 000 Mt de CO₂ évitées. L’ONG anglaise prend en compte trois quarts des émissions mondiales, ce qui correspond aux données des plus gros pollueurs que sont la Chine, les États-Unis, l’Inde, l’Europe et le secteur pétrolier. Il s’agirait de la plus forte baisse annuelle jamais enregistrée depuis le XVIIIe siècle

Une étude de la Chaire “Économie du climat” à l’université Paris Dauphine a également analysé les effets de la crise du COVID-19 sur les émissions mondiales de CO₂. Le rapport estime qu’en 2020, la baisse des émissions mondiales serait de -14%, soit 5 000 Mt de CO₂ évitées. À l’échelle de l’Europe, on pourrait s’attendre à une réduction de 22% des émissions, soit 750 Mt de CO₂ qui ne seront pas rejetées, soit le double de la baisse observée lors de la crise financière de 2009. 

Ces baisses d’émissions CO₂ peuvent s’expliquer par un important recul de l’activité économique mondiale qui risque de se poursuivre cette année. Le Fonds Monétaire International (FMI) prévoit que le commerce mondial diminuera de 11% et que l’économie mondiale se contractera de 3% en 2020. Les prévisions de la Commission européenne estime que le PIB de la zone euro devrait se contracter de 7,4% (estimation du 6 mai 2020).

Il reste à noter que ces baisses ne touchent pas tous les secteurs de la même manière. En Europe, le secteur du transport dominé par le trafic routier et aérien, et la production d’énergie connaissent de forte baisse. D’un autre côté, les mesures de confinement et le télétravail font monter les émissions dues au chauffage, aux datacenters et divertissements en ligne, mais leurs niveaux ne compensent pas les émissions de l’industrie et du transport. 

Une baisse des prix de l’électricité sans effet sur les EnR

 La pandémie du COVID-19 a entraîné une réduction des prix de l’électricité sur les marchés européens depuis janvier et un effondrement à partir du 10 mars 2020, juste avant l’annonce du début de confinement et des mesures restrictives.

Cette baisse peut s’expliquer par une chute de la demande et de la consommation d’électricité dans différents pays européens ainsi qu’un prix très bas du carbone. Malgré ces bouleversements, il n’a fallu qu’une semaine pour que les marchés se stabilisent et que le mouvement s’inverse. Une reprise des prix est observée sur tous les marchés européens.

Évolution des prix futurs (Foreward 2021)
Figure 2 : Évolution des prix futurs (Foreward 2021) en France au 25 mai 2020 (Source : Orygeen)

Il est important de noter que cette baisse des prix de l’électricité n’impacte pas le déploiement des énergies renouvelables. En effet, les producteurs d’électricité verte en France et dans de nombreux pays européens bénéficient de subventions publiques sous forme de tarifs d’achats fixes ou de complément de rémunération, ou plus récemment d’accord de prix à moyen et long termes via les PPA. Ainsi, les actifs déjà construits ou en construction sont protégés de ces fluctuations qui n’affectent pas la rémunération de ses exploitants pendant la durée d’amortissement des investissements. 

Nous considérons que les mouvements sur les prix de l’électricité restent conjoncturels et ne remettent pas en question la compétitivité à moyen et long termes des énergies renouvelables.

Les tendances de déploiement des EnR et de décarbonisation vont se poursuivre à moyen et long termes 

Un avenir prospère pour les EnR électriques

 Malgré quelques perturbations liées à la conjoncture actuelle, les gouvernements, investisseurs, organisations internationales et cabinets d’études maintiennent que les tendances de croissance des énergies renouvelables à moyen et long termes restent inchangées. Les perturbations ne seront que ponctuelles et conjoncturelles.

  • Des investissements qui se poursuivent

Les grands acteurs du secteur n’ont pas pour ambition de changer leurs objectifs. Le Président et Directeur Général du géant espagnol des énergies renouvelables Iberdrola a déclaré, dans un article paru le 8 avril 2020 sur Bloomberg, que l’entreprise continuerait à investir des milliards dans les énergies renouvelables ainsi que dans les réseaux électriques et les batteries pour aider à intégrer les énergies propres dans réseau électrique. Les directeurs des deux leaders de la filière éolienne, Vestas et Siemens Gamesa, ont eux aussi confirmé qu’ils poursuivraient leurs investissements sans réduction d’effectifs.

  • Le renouvelable prioritaire sur le réseau

En Europe, l’électricité produite à partir de sources à faible teneur en carbone a la priorité sur les autres types de production pour ce qui est de l’alimentation du réseau et de la rémunération. Cela signifie qu’une réduction de la consommation n’engendrera pas moins d’heures de fonctionnement pour les installations d’énergie renouvelables comme cela serait le cas pour les combustibles fossiles ou les unités nucléaires. Aucune prémisse de changement de paradigme n’est d’actualité ou prévu.

  • Des prix de plus en plus compétitifs

Selon l’Agence Internationale de l’Énergie Renouvelable (IRENA), les trois quarts des nouvelles capacités de production d’électricité installées dans le monde en 2019 sont d’origine renouvelables. Entre 2012 et 2018, le « Levelized Cost of Energy » (LCOE) du solaire photovoltaïque a baissé de 77%, l’éolien onshore de 35% et l’éolien offshore de 20 %. Les coûts devraient continuer à diminuer pour les technologies solaires et éoliennes à horizon 2030.

Énergie solaire et éolienne - Réduction de coût attendue jusqu'en 2030 des LCOE des technologies d’EnR (moyennes des pays du G20), 2018-2030 – (Source : IRENA Avril 2020, Renewable Energy Outlook)

Le graphe ci-dessus montre que les technologies solaires et éoliennes sont déjà compétitives dans les pays du G20. On peut s’attendre à ce que le LCOE du photovoltaïque solaire poursuive sa tendance à la baisse pour atteindre 35 Euro/MWh d’ici 2030 (soit une réduction de 58 % par rapport à 2018). Tout comme l’éolien onshore qui est déjà compétitif dans certains marchés et qui verra ses coûts baisser de 25%, le solaire photovoltaïque se positionnera comme une des alternatives les plus économiques du marché en 2030. 

  • Des bénéfices socio-économiques importants

Les énergies renouvelables sont génératrices d’énormes bénéfices socio-économiques capables d’en partie relever nos économies et nos sociétés à la suite de la pandémie, tout en répondant à l’urgence climatique mondiale.

Il est à noter que les énergies renouvelables pourraient alimenter une reprise post-pandémie en augmentant le PIB mondial de 98 milliards de dollars US d’ici 2050 (soit environ 87 milliards d’euros [1]). La transformation de notre système énergétique s’auto-financerait grâce à une importante rentabilité, rapportant 2,6 à 7 euros pour chaque euro investi [2], selon l’IRENA dans son rapport.

Au-delà de l’argument économique, la filière des énergies vertes offre des gains sociaux considérables. Elle permettrait en effet de presque quadrupler le nombre des emplois dans le secteur des énergies renouvelables, qui passerait à 42 millions, d’augmenter le nombre d’emplois dans le domaine de l’efficacité énergétique et de créer des postes dans le domaine de la flexibilité du système électrique.

La décarbonisation : un enjeu stratégique post COVID-19

  • La décarbonisation, une politique d’entreprise

Le rapport « Les huit raisons pour lesquelles le COVID-19 ne fera pas dérailler la décarbonisation » de Morgan Stanley montre que les questions environnementales, sociales et de gouvernance sont désormais intégrées dans les décisions d’investissement, renforçant la marche vers la décarbonisation des entreprises.

Parallèlement, et depuis l’Accord de Paris en 2015, la politique climatique et l’environnement se sont transformés au-delà de la simple reconnaissance. De nombreuses économies clés s’engagent dans la consolidation d’objectifs de zéro émission nette et l’accord vert de l’UE qui définit une feuille de route complète pour décarboniser l’un des plus grands marchés du monde.

Pendant ce temps, la pression des investisseurs, décideurs politiques, clients et employés a déclenché un intérêt aux objectifs de carbone de long terme des entreprises que Morgan Stanley estime “peu probable de renverser rapidement”.

  • Des prix du CO₂ qui continueront de grimper

Les prix du carbone ont peut-être baissé parallèlement à la réduction des émissions mondiales, mais nous avons observé ces dernières semaines que ceci se révélera être un phénomène à court terme, puisque le prix du carbone voit ses prix repartir à la hausse (Figure 3).

Évolution des prix forward 2021 du carbone, au 25 Mai 2020
Évolution des prix forward 2021 du carbone, au 25 Mai 2020 (Source : Orygeen)

L’Union européenne a lancé une réforme des quotas carbone (phase IV 2021- 2030) afin de redresser le marché du carbone. Afin d’accroître le rythme de réduction des émissions, le nombre total de quotas d’émission gratuits accordés aux entreprises diminuera de 2,2 % par an à partir de 2021, contre 1,74 % actuellement.

Une réserve de stabilité du marché (RSM) a été mis en place pour réduire l’excédent de quotas d’émission sur le marché du carbone et la résilience de l’EU ETS face aux futurs chocs sera considérablement renforcée.

Cette réforme continuera à avoir un impact considérable sur les échanges de quotas et le marché EU ETS à moyen et long terme. 

  • Un souhait de reprise économique verte affiché

En faisant de la crise climatique et écologique une priorité dans l’agenda politique post-pandémie, les gouvernements peuvent réaliser un changement radical dans la poursuite d’un avenir sain, inclusif, prospère, juste et résilient selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). Fatih Birol, Directeur de l’AIE affirme que « nous avons une importante fenêtre d’opportunité ».

L’Union européenne a confirmé sa volonté de mettre le Pacte vert au cœur du plan de relance du continent. Cette nouvelle « stratégie de croissance » pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, compte mettre en place une allocation d’investissement privilégiant des choix verts, et étendre la tarification carbone.

En parallèle, l’exécutif européen poursuit son travail sur la réévaluation des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, actuellement à 40% (possibilité d’être relevés à 50%, voire 55% comparé à 1990).

La France, aux côtés de 16 autres pays européens ayant déclaré faire de l’urgence climatique une priorité, reste elle aussi pleinement engagée dans la poursuite de ses efforts pour décarboner son économie. Elisabeth Born a déclaré début avril : « la crise que nous traversons, en dépit de sa violence, ne remet pas en cause les priorités du gouvernement en matière de transition écologique et de décarbonisation des différents secteurs économiques ». 

La crise sanitaire que nous traversons a effectivement ponctuellement perturbé le déploiement des projets d’électricité renouvelable sans affecter les capacités déjà en place.

Les impacts étaient liés au ralentissement de la fabrication et des approvisionnements en équipement, mais aussi en amont à un traitement des autorisations administratives perturbé, à des montages de financement retardés par les priorités des banques ou des entreprises, voire par la prudence des investisseurs.

Nous allons aussi assister dans les prochains mois à un décalage de décisions dû à la crise économique ou simplement au manque de visibilité court terme, que ce soit du côté des consommateurs, des investisseurs ou des entreprises du secteur EnR.

Pour autant, il se pourrait que le choc de la crise du COVID ouvre une opportunité historique de décarbonisation transformative de nos sociétés. La transformation de nos systèmes énergétiques à travers une accélération du déploiement des énergies renouvelables, nous permettrait d’atteindre les objectifs économiques tout en nous engageant au côté de la planète. 

Le COVID-19 a permis également la recentralisation des chaînes d’approvisionnements. À l’exemple du photovoltaïque, de multiples acteurs du secteur en Europe souhaitent désormais mettre en place une production de panneaux « Made In Europe », réduisant leur dépendance actuelle au marché chinois. 

Le monde connaît actuellement une baisse inédite de ses émissions carbone. L’économiste Christian de Perthuis affirme ainsi que « si nous le saisissons, le choc de 2020 pourrait faire de l’année 2019 le pic mondial des émissions de CO₂».

Dans cette lutte contre le changement climatique en temps de crise sanitaire, ce sont les gouvernements qui jouent un rôle déterminant. Ils donneront en effet l’impulsion nécessaire pour allier nos efforts économiques avec le respect de l’environnement. L’Europe et ses entreprises, à travers la mise en place du Pacte vert, semblent être sur la bonne voie pour une reprise verte. 

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Sources :

[1] Basé sur un la moyenne 2019 du taux de change : 1 euro = 1,1234 dollars US (Source : INSEE)

[2] Basé sur un la moyenne 2019 du taux de change : 1 euro = 1,1234 dollars US (Source : INSEE)